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le chômage

Thiberge | 03 Mars, 2006 16:02

Le chômage

Introduction :

En 1999, l'ensemble des pays capitalistes industrialisés comptait 35 millions de chômeurs, dont 17 pour la seule Union Européenne. Bien sûr, ces chiffres sont loin d'atteindre le niveau de chômage de la plupart des pays du tiers-monde, où près de la moitié de la population active subit le chômage plus ou moins déguisé. On pourra également faire remarquer que, dans l'horreur, nos propres pays ont connu pire : au cours de l'hiver 1932 -- 1933, le chômage des pays capitalistes industrialisés a touché sans doute plus de 50 millions de personnes, à un moment où l'Etat -- providence n'existait pas et où les indemnités de chômage étaient inconnues ou dérisoires.


Tout cela est vrai, mais ne supprime pas le fond du problème : c'est en pleine période de « prospérité » que le chômage a commencé de progresser, lentement mais sûrement, dans la plupart de nos pays. En France, le chômage est progressivement passé de 360 000 personnes en 1961 à 560 000 en 1973, pour atteindre 3 millions en 1999. Actuellement la tendance est à la baisse puisque le chiffre du chômage avoisine les 2 275 000 personnes -- ce chiffre est plutôt positif.

I -- La mesure du chômage.

A -- La mesure effectuée par l'ANPE.

Le premier problème posé par le chômage est celui de sa mesure : -- pour les statistiques françaises la notion de chômage est inconnue. Ce qui est mesuré, ce sont les demandes d'emplois non satisfaites en fin de mois ( DEFM). Les DEFM résultent d'un comptage effectué par l'ANPE chaque fin de mois à partir des fichiers qu'elle possède. Seuls ceux qui se sont inscrits à l'agence sont comptabilisés dans les DEFM et encore, pas tous, puisque l'ANPE ne retient que les demandeurs d'un emploi durable à temps plein et qui n'ont pas d'emploi (c'est ce que l'on appelle les demandeurs d'emploi de catégorie 1). En 1995, une modification de la comptabilisation est d'ailleurs intervenue : alors que les demandeurs d'emploi de catégorie 1 comprenaient l'ensemble des travailleurs à temps partiel souhaitant trouver un emploi à plein temps et travaillant plus de 78 h par mois, ceux-ci sont désormais classés dans une autre catégorie, ce qui a réduit d'environ 200 000 (500 000 mi -- 1999) le nombre des demandeurs d'emploi de catégorie 1.

Cette définition écarte ceux qui ne souhaitent travailler qu'une période de temps limité ou à temps partiel. Sont également écartés tous ceux qui, pour une raison pour une autre, ne souhaitent pas s'inscrire à l' ANPE -- il s'agit par exemple des travailleurs immigrés qui craignent de perdre leur carte de séjour -- des femmes qui savent que, de toutes façons, les chances de trouver un emploi par l'intermédiaire de l'ANPE sont faibles. De plus, tous les chômeurs de plus de 55 ans sont dispensés de l'obligation d'être inscrits à l'ANPE pour pouvoir toucher leurs allocations -- l'INSEE les appelle « chômeurs découragés » -- on estime leur nombre à environ 286 000 fin 1999.

Enfin, l'ANPE procède à la radiation de ceux qu'elle estime être de faux chômeurs : comme, par exemple, ces jeunes célibataires qui refusent un emploi situé à 600 kilomètres de leur domicile ou encore ces demandeurs d'emploi qui ne se sont pas rendus à une convocation de l'agence. Toutes ces personnes, bien qu'en situation de recherche d'emploi, ne font pas ou plus partie des DEFM.

On peut donc en conclure que les DEFM ne sont qu'une approximation grossière de la situation, puisqu'elles pêchent à la fois par défaut et par excès. Néanmoins, ont recourt fréquemment à cet instrument de mesure très imparfait. Du fait que l'agence publie le chiffre chaque mois, il est facile d'en suivre les variations. Il y a très peu de raison pour que l'imperfection de cet instrument de mesure se modifie. On peut donc estimer que les variations mensuelles donnent une vision assez réaliste et assez précise de l'évolution du chômage -- en termes techniques, les DEFM mesurent très mal le stock de chômeurs, mais évalue assez bien leur flux.

B. -- L'enquête emploi.

Une autre source de mesure du chômage existe : tous les ans, l'INSEE procède à une « enquête emploi » auprès d'un échantillon de 70 000 ménages représentatifs de l'ensemble de la population française. C'est ainsi que l'INSEE chiffre la population sans emploi à la recherche d'un emploi (P. S. E. R. E). Ce chiffre est obtenu à partir des réponses de tous ceux qui déclarent être sans emploi et en chercher un.

Pour calculer le nombre des chômeurs à partir de cette enquête, l'INSEE se réfère à la définition du bureau international du travail (BIT) : « Est chômeur celui ou celle qui, actuellement sans emploi, en recherche effectivement un, en étant disponible pour l'occuper". Cette définition intègre les personnes qui ont trouvé un emploi mais qui ne l'occupent pas encore, mais elle exclut les personnes qui ont travaillé, ne serait-ce qu'une heure, la semaine qui précède l'enquête. Aussi l'INSEE enlève les personnes qui ont trouvé un emploi et qui ne l'occupent pas encore et ajoute celles qui, tout en ayant travaillé la semaine précédant l'enquête, n'ont plus d'emploi et en recherchent un le jour de l'enquête : elle obtient ainsi les chômeurs au sens du BIT..

Par ailleurs, beaucoup pensent que les fichiers de l'ANPE regorgent de faux chômeurs. Sans doute, il en existe, travailleurs clandestins ou profiteurs professionnels, qui émargent à l'ANPE exclusivement pour pouvoir bénéficier des prestations d'assurance-chômage. Leur nombre est, bien entendu, impossible à préciser. Mais il est vraisemblablement assez faible pour une raison évidente : plus la durée du chômage officiel augmente plus il est difficile de retrouver un emploi, car le chômage devient, pour les employeurs, une probabilité "d'inemployabilité", liée à l'incapacité professionnelle ou à l'instabilité. Par conséquent, s'il existe certainement des faux chômeurs, on peut supposer qu'ils ne le restent pas longtemps de crainte de devenir de vrais chômeurs.

C -- la diversité des chômeurs.

La réalité est complexe : les espèces de chômeurs sont nombreuses. On s'étonne parfois de ce que la population française paraisse accepter sans trop rechigner une situation de sous-emploi ou le chômage a été multiplié par 4 en une dizaine d'années. On peut penser que le chômage touche des personnes souvent à même de se « débrouiller autrement ». En effet, 53 % des chômeurs au sens du BIT sont des femmes, alors que celles ci représentent 45 % de la population active. Vivrions-nous encore dans un monde où le salaire féminin est considéré comme un salaire de complément et où, par conséquent, le chômage des femmes est jugé plus "supportable" que celui des hommes ?

Par ailleurs, il y a des « chômeurs récurrents », qui retombent régulièrement en chômage, après avoir occupé des petits boulots, et il y a ceux pour qui le chômage est un accident exceptionnel. Les chômeurs se recrutent prioritairement parmi les salariés précaires, ceux qui vivent de missions d'intérim ou de contrats à durée déterminée ou, à défaut, de stages. C'est cette population de quelques millions de personnes, composée surtout de jeunes, de femmes et d'immigrés, qui constituent le nouveau volant de main-d’œuvre qui permet aux employeurs d'ajuster à tout moment la production réalisée à la demande effective.

Une nouvelle forme de gestion du travail beaucoup plus souple voit donc ainsi le jour : elle est composée d'une part, d'un " noyau dur", composée de travailleurs stables, bien intégrés, dont la carrière se déroule sans problème, et qui ne connaissent pas le chômage, sauf accident exceptionnel -- et, d'autre part, d'un volant de main-d’œuvre souple, composée d’intérimaires, de personnels sous contrats à durée déterminée, de prestataires de services, dont l'embauche varie au gré des circonstances et qui sont les victimes désignées du chômage. Ainsi, en 1998, sur 3 embauches dans des établissements de plus de 10 salariés, 2 se sont faites sous CDD.

II -- Les causes du chômage :

Comment explique-t-on aujourd'hui la montée du chômage depuis 1964 ? Les économistes avancent deux types de réponses. Les unes s'inscrivent dans le cadre d'un système d'explication globale de la réalité économique. Il s'agit de ce que nous pourrions appeler les analyses théoriques. Les autres ne sont pas liées, au moins en apparence, à une vision d'ensemble de l'économie, mais elles font appel à des explications ponctuelles. Nous les appellerons explications pragmatiques.

A -- Les analyses théoriques.

Elles correspondent, pour l'essentiel, aux trois grands courants économiques contemporains : le courant libéral, le courant keynésien, le courant marxiste.

1 -- L'analyse libérale du chômage.

On sait que dans le domaine économique, l'école libérale se caractérise par la place centrale qu'elle accorde au fonctionnement du marché et de la concurrence. Le marché concurrentiel donne toujours naissance, selon les libéraux, à la meilleure efficacité économique qui puisse se concevoir. Par conséquent, si des perturbations se produisent, elles ne peuvent avoir que deux origines : ou bien elle résulte de phénomènes sur lesquels l'homme n'a pas de prise -- cataclysme naturel, etc...., ou bien elles proviennent d'interventions diverses qui empêchent le « bon fonctionnement » du marché. Le chômage, notamment, est explicable ainsi : les syndicats, avec la connivence de l'état, ont imposé un niveau de salaire excessif. De ce fait, la rentabilité de certains travaux est devenue négative, puisque le coût du travail dépasse l'apport productif du travail. Les entreprises procèdent alors à des licenciements car la main-d’œuvre est devenue trop coûteuse. Si l'on avait laissé jouer librement le marché, les prétentions salariales des chômeurs auraient baissé, rendant leur embauche rentable. Ainsi le chômage sanctionne les exigences excessives des travailleurs.

Cette thèse libérale et renforcée par un argument complémentaire. L'augmentation des allocations de chômage, d'une part, l'élévation des revenus familiaux, d'autre part, pourrait rendre moins pénible le fait d'être en chômage. Cela permet de se montrer plus exigeant sur les emplois proposés. Il n'y a pas beaucoup plus de chômeurs, mais chacun le reste plus longtemps : l'augmentation du taux de chômage n'est ainsi que la conséquence d'un enrichissement de la société.

La réalité est, hélas, plus banale : plus on est pauvre, plus on est souvent chômeur. Le chômage n'est pas un luxe, c'est le plus souvent une contrainte. Quant à l'argument selon lequel des salaires excessifs serait responsable du chômage, il n'a qu'une validité restreinte. Car les salaires ne sont pas seulement un coût, ils sont aussi un revenu et, de ce point de vue, des salaires plus élevés entraînent une consommation plus forte, donc des débouchés accrus. Le tort des libéraux est de ne prendre en considération qu'un aspect de la réalité, et non l'interdépendance qui existe entre coût, revenu et dépense.

2 -- L'analyse keynésienne.

Au contraire des libéraux, Keynes met l'accent sur la « demande globale », c'est-à-dire aussi bien la consommation, que l'investissement ou les exportations. Alors que les libéraux insistent sur l'offre, les keynésiens s'intéressent à la demande. Pour eux, le capitalisme, livré à lui-même, engendre spontanément une demande globale insuffisante : d'une part chaque entreprise s'efforce de diminuer ses coûts de production (ce qui est économiquement justifié pour elle), mais, d'autre part, cette attitude préjudicie au système dans son ensemble, dans la mesure où cela diminue les revenus distribués aux agents économiques. Le rôle de l'état consiste donc à injecter des revenus dans l'économie pour stimuler la demande donc pour stimuler la production et la création d'emplois.

3 -- L'analyse marxiste.

L'analyse marxiste se rapproche de l'analyse keynésienne. Comme cette dernière elle insiste sur le fait que le chômage résulte non pas des conditions de production, mais des débouchés insuffisants. Comme elle, elle subordonne la diminution du chômage à l'octroi de revenus plus importants permettant une relance de la consommation. Mais les marxistes estiment que, si cette stratégie n'est pas mise en oeuvre, ce n'est pas par hasard. Le système capitaliste trouve son ressort profond dans la recherche du plus grand profit. Il y a donc une contradiction essentielle entre les intérêts d'ensemble du système, qui pousse à la relance -- donc à une hausse des revenus (notamment des salaires), donc à une baisse des profits --, et l'intérêt particulier des entreprises qui recherchent le plus grand profit, donc une réduction relative des salaires. Pour reprendre le jargon marxiste, il y a contradiction entre la socialisation des forces productives (c'est-à-dire le fait qu'il y ait interdépendance entre tous les acteurs sociaux) et la propriété privée des moyens de production (qui pousse chacun à tenter de tirer son épingle du jeu de façon individuelle). Pour les marxistes, il faut s'attaquer à cette contradiction pour diminuer le chômage.

Les analyses théoriques donnent une vue d'ensemble assez convaincante de la montée du chômage depuis 1974. Mais on peut leur faire un certain nombre de reproches :

Le premier consiste à dire que les approches théoriques sont beaucoup trop globales. Les mécanismes de création ou de suppression d'emplois ne sont indépendants ni des modifications dans le contenu de la demande globale (par exemple, régression de la construction navale et essor de "l'Airbus"), ni des techniques de production (par exemple, les sidérurgies à coulée continue), ni de la durée du travail. L'analyse keynésienne, en particulier, n'envisage à aucun moment que l'on puisse moduler la durée du travail pour favoriser le retour au plein-emploi.....

La seconde critique est que, dans un système capitaliste, le niveau des profits -- la profitabilité, comme disent parfois les économistes -- est une variable clé pour expliquer le dynamisme des entreprises, donc leur capacité à créer des emplois : en effet, non seulement le profit détermine, en partie, l'autofinancement, mais il oriente la destination de l'épargne, donc la capacité d'une branche ou d'une entreprise à financer plus d'investissements que sa capacité propre de financement le permettrait. L'analyse libérale semble se tromper dans les déterminants, puisqu'elle fait des salaires trop élevés et de la redistribution des revenus l'origine directe du blocage -- mais ces salaires relativement élevés, lorsqu'ils compriment les profits en deçà du niveau jugé normal, provoquent effectivement un blocage. On l'a bien vu de 1976 à 1982 lorsque, malgré les efforts de Raymond Barre, la progression des salaires réels a continué sur sa lancée antérieure -- cela s'est fait au détriment de l'investissement. Ceci s'est traduit par un effondrement, voire une quasi-disparition du secteur des biens d'équipement de l'économie française.

Enfin, le troisième reproche consiste à dire qu'aucune des politiques de l'emploi ne pose la question du contenu concret de la « relance » ou de l'investissement. C'est ainsi qu'on peut être amené à défendre le principe d'une production croissante d'armes, pour sauvegarder l'emploi ou encore, comme Keynes lui-même le déclarait, à "embaucher des travailleurs pour boucher les trous que d'autres travailleurs ont creusé ! !.".

B. -- Les explications pragmatiques.

À côté de ces explications théoriques, de nombreuses explications ponctuelles ont été proposées, s'attachant à soulever une raison particulière. Sans vouloir les passer toutes en revue, nous nous attacherons seulement à présenter brièvement trois d'entre elles : l'explication démographique, les goulots d'étranglement et la mobilité des emplois.

1 -- la croissance de la population active.

Depuis 1975, la France se trouve dans une situation démographique particulière : les départs en retraite sont peu nombreux tandis que les jeunes affluent en masse sur le marché de l'emploi. Par ailleurs, les femmes sont souvent de plus en plus nombreuses à désirer ou à pouvoir occuper un emploi. Il résulte de ces deux phénomènes une croissance importante de la population active, qui contraste avec la stagnation des 25 années antérieures. Il nous faut donc créer près de 150 000 emplois supplémentaires chaque année. Cette situation devrait durer jusqu'en l'an 2005, quoiqu’en s'atténuant. Cette évolution joue un rôle dans la montée du chômage. Mais il ne faut pas pour autant la majorer : d'autres pays connaissent une évolution démographique différente qui ne les empêche pas d'être confrontés à un problème de chômage analogue. Facteur aggravant, sans doute, mais non-facteur causal.

2 -- La mobilité de l'emploi.

Un ancien Premier ministre déclarait : « dans une économie comme la nôtre, c'est la mobilité de l'emploi qui crée l'emploi. ». C'est aussi le refrain du MEDEF, le patronat français, qui estime que les emplois existent, mais que la main-d’œuvre répugne les occuper ou possède une qualification inadéquate. L'existence de tels goulots d'étranglement se répercute, amplifié, tout au long de la chaîne solidaire qui unit les secteurs productifs du pays, provoquant ainsi une multiplication d'emplois potentiels qui ne sont pas créés. Mais la disproportion est trop grande entre les offres et les demandes d'emplois enregistrées à l'ANPE pour que l'on puisse raisonnablement penser qu'il s'agit d'une explication autre que marginale.

Il est même possible qu'une trop grande mobilité des emplois multiplie les chômeurs en contribuant à augmenter le nombre d'actifs. En effet, lorsqu'une entreprise s'installe dans une localité, elle révèle, à proximité, des demandes d'emplois qui, jusqu'alors, ne s'exprimaient pas faute de débouchés existants. La possibilité d'obtenir un emploi incite par exemple des femmes à se porter sur le marché du travail. À l'inverse, lorsqu'une entreprise ferme, une partie des travailleurs « disparaît » du marché de l'emploi. Or, l'INSEE a constaté que l'implantation d'une entreprise suscitait l'apparition de nouveaux demandeurs en nombre plus important que la disparition d'une autre en éliminerait. Ainsi, paradoxalement, plus les entreprises se restructurent, plus elles contribuent à accroître le nombre de chômeurs même si, ce faisant, elles créent autant d'emplois qu'elles en suppriment.

3 -- La flexibilité.

Une explication de plus en plus souvent avancé est l'insuffisance de flexibilité du marché du travail. Ce terme peut revêtir bien des sens différents.

On distingue en effet :

-- la flexibilité salariale, c'est-à-dire le fait que les salaires puissent diminuer lorsque la situation de l'emploi se détériore.

-- la flexibilité quantitative externe, c'est-à-dire la possibilité, pour l'entreprise, de réduire sans délai et sans coût ses effectifs si les ventes l'y contraignent.

-- l'externalisation, qui consiste à confier à des entreprises ou à des personnes non liées par un contrat de travail une part variable de l'activité. L'exemple type de cette externalisation est l'intérim.

-- La flexibilité quantitative interne, qui consiste à agir sur le nombre d'heures de travail sans toucher au nombre de salariés.

-- la flexibilité fonctionnelle, qui consiste à modifier l'affectation des salariés en fonction des besoins de l'entreprise.

On voit bien que les deux dernières formes de flexibilité -- largement pratiquées dans les pays scandinaves -- n'ont pas les mêmes conséquences sociales que les trois premières. Celle-ci tend à rapprocher le marché du travail d'un marché classique, tandis que celle-là s'efforcer de maintenir l'emploi, à la fois pour des raisons sociales et pour des raisons économiques. Il est clair que, du côté patronal, c'est bien souvent aux trois premiers types de flexibilité que l'on pense.

L'exemple américain est une belle illustration des effets pervers de ces mécanismes de marché. L'essentiel des règles salariales y est organisé par des conventions collectives, conclues pour trois ans, et non par des lois ou décrets difficilement modifiables. Résultat : la montée du chômage dans les années 70 a donc provoqué peu à peu une remise en cause des conventions collectives, accentuée délibérément par l'orientation très libérale du gouvernement Reagan. Les salaires ont donc baissé dans des proportions souvent importantes. Les optimistes souligneront que cela a provoqué une formidable croissance de l'emploi mais, il s'est agi le plus souvent d'emplois très mal payés, souvent à temps partiel -- si bien que la croissance de l'emploi est allée de pair avec une croissance de la pauvreté dont les effets sociaux sont considérables : insécurité, dégradation des conditions de vie, montée de la violence, économie illégale, etc.... Il n'est pas sûr, au total, que les effets macro-économiques de cette flexibilité n'aient pas été pires que les avantages microéconomiques.

III -- Les solutions envisageables -- la clé : l'évolution de la productivité.

La clé de l'explication réside sans doute dans l'évolution de la productivité. C'est-à-dire de l'efficacité du travail. Dans une société à l'outillage rudimentaire, la productivité du travail est très faible : la mise en oeuvre d'une production un tant soit peu importante requiert une main-d’œuvre nombreuse pour compenser le peu d'efficacité de chacun. Avec la révolution industrielle, l'apparition puis le perfectionnement d'un outillage complexe a permis d'accroître considérablement l'efficacité du travail humain. Ce surcroît d'efficacité peut être utilisé de deux façons : soit pour produire la même chose en travaillant moins -- soit pour produire plus en travaillant autant. En d'autres termes, les gains de productivité peuvent servir soit à accroître la production, soit à réduire le temps de travail.

A -- Produire plus.

Entre 1896 et 1936, la productivité du travail a été multipliée par 3. Globalement, la moitié de ce surcroît d'efficacité a été utilisé pour produire plus et la moitié pour travailler moins. Entre 1936 et 1976, la productivité du travail a été multipliée par 4.mais la quasi-totalité de ce surcroît d'efficacité a été utilisé pour produire plus : la durée du travail n'a diminué que de 10 %. C'est au moment où le niveau de vie était le plus bas que la pression en faveur de la réduction du temps de travail a été la plus forte ! L'inverse de ce que la logique attendrait.

Depuis une vingtaine d'années, le rythme de croissance de la production se ralentit.

Il faut bien reconnaître, que le rythme de croissance économique particulièrement faible des pays européens n'est pas étranger à l'aggravation du chômage de masse. Aussi, même si la croissance ne se décrète pas, il faut être particulièrement vigilant sur le contenu concret de cette croissance qui peut engendrer plus de dégâts environnementaux qu'elle n'apporte d'avantages sociaux. Il est sans doute possible de fixer comme objectif aux pays européens d'atteindre en moyenne 2,5 à 3 % de croissance annuelle. Les excédents d'épargne et de balance des paiements enregistrés dans la plupart des pays concernés par l'Euro permettent facilement de supporter ce rythme de croissance sans risquer l'inflation. Dans le cas de la France, il n'est pas absurde d'espérer 200 000 emplois supplémentaires par an si le taux de croissance moyen se maintient ou moins à 2,5 % par an.

B. -- Ralentir le progrès technique ?

Faut-il refuser toute technique qui supprime des emplois? L'idée n'est pas aberrante sur le fond : l'outillage n'est qu'un moyen, il n'est pas souhaitable que la société tout entière soit conçue et modelée en fonction d'une « logique technologique » qui risque d'être destructrice. Toutefois, contrôler la technique au nom des conditions du travail, des problèmes sociaux, culturels ou écologiques est une chose -- la contrôler au nom de l'emploi, et de lui seul, en est une autre. Car cela revient à accepter de travailler plus pour maintenir l'emploi, ce qui est proprement une absurdité. À quoi bon se fatiguer plus si, au bout du compte, cela ne change rien au résultat final ?

Certains auteurs vont même plus loin. « Les nouvelles technologies nous font entrer dans une ère ou la production pourra presque se passer de producteurs », écrit Jérémy Rifkin, dans un essai (la fin du travail) qui a fait quelque bruit. L'informatisation de la société est grosse de gigantesques gains de productivité parce qu'elle en rend possible une production allégée ou la machine se substituera de plus en plus à l'homme. Force est de reconnaître que cette thèse demeure, pour l'instant une prédiction plus qu'une réalité. Depuis vingt ans, le rythme de croissance des gains de productivité dans l'économie tend au contraire à se ralentir : de l'ordre de 4 % dans les années 60, il est passé à 3 % dans les années 70 et 80, et à moins de 2 % depuis le début de la décennie 90.

En effet, en même temps que la société s'informatise, et que certains métiers connaissent des gains de productivité très élevés, d'autres activités se développent fortement, caractérisées au contraire par des gains de productivité faibles, voire nuls : la formation, la santé, les aides au travail ménagers, etc....

C -- Réduire le temps de travail.

Reste alors la baisse de la durée du travail : lorsque la production augmente peu, c'est le seul moyen de répartir équitablement les gains de productivité qu'une société enregistre chaque année. Or, le système capitaliste freine devant ce type d'évolution : depuis 1974, le ralentissement de la croissance économique s'est traduit pour les trois-quarts par un accroissement du chômage, pour un quart seulement par une diminution du temps de travail, essentiellement sous forme de recours au temps partiel. Encore a-t-il fallu que le législateur pousse de toutes ses forces. Pourquoi une telle réticence ?

1 -- La réticence des travailleurs.

Du côté des travailleurs, la réduction du temps de travail, qui est une façon d'utiliser les gains de productivité sans créer de chômage, suppose une pause, dans la progression du pouvoir d'achat moyen. Dans une société où le taux de croissance de la production est faible, la manière d'utiliser les gains de productivité et surtout de les répartir via une réduction du temps de travail ne doit pas s'accompagner de conflits sociaux. Une réduction du temps de travail sans conflits sociaux ne peut donc être concevable que dans une économie dynamique, ce qui n'est pas encore vraiment le cas malgré les progrès enregistrés du taux de croissance et malgré la baisse significative du taux de chômage.

2 -- Les réticences du patronat.

Pour le patronat, diminuer le temps de travail, cela signifie que chaque outillage sert moins longtemps -- sauf si plusieurs équipes l'utilisent à tour de rôle, ce qui n'est pas toujours possible. Globalement, des équipements demeureront inutilisés plus longtemps dans la journée et il en faudra plus pour produire la même chose. Ceci ne peut qu'aboutir à une baisse de l'efficacité de l'outillage, une baisse des gains de productivité finalement.

Ainsi, on voit se nourrir le conflit : lutter contre le chômage au prix d'une certaine perte d'efficacité économique (et financière -- le profit), où donner la priorité à l'efficacité économique en oubliant les exclus. Le capitalisme, c'est clair, a choisi, même si, formellement, aucun vote n'a jamais été organisé. Spontanément, les entreprises capitalistes limitent autant que possible la réduction du temps de travail.

L'explication est simple : en cas de réduction du temps de travail, les ennuis sont pour les entreprises (difficultés de négociation, réorganisation de l'activité, investissements pour faire travailler les personnes supplémentaires, éventuellement surcoût salarial si les salariés en place obtiennent un maintien des salaires), alors que les avantages sont répartis sur la collectivité (moins de chômeurs, moins de problèmes d'exclusion et de pauvreté, etc....).

En France, il a fallu que l'état s'en mêle : -- la loi de Robien en agitant une carotte (réduction des charges sociales patronales), puis la loi Aubry (cette dernière imposant une réduction légale de la durée hebdomadaire du travail à 35 heures avec une aide publique pour les entreprises qui réduisent la durée effective d'au moins de 10 % et embauchant au moins 6 % de leur effectif). Les effets ne sont peut-être pas à la hauteur des espoirs -- mais le passage aux 35 heures devrait permettre de créer de 400 à 500 000 emplois au total sans compromettre la compétitivité des entreprises. Même si les conflits ont été nombreux pour parvenir à des accords, et même si de nombreuses entreprises demeurent à 39 heures effectives de travail hebdomadaire, ces deux lois ont permis de débloquer la situation est de réintroduire dans la société française l'idée que la variable principale d'ajustement devait être la durée du travail plutôt que le chômage. En Suède et aux États-Unis, l'aménagement du temps de travail a souvent pris la forme d'un emploi à mi-temps.

Une telle évolution, cependant, est rarement spontanée. La gestion de la force de travail et plus compliquée lorsque les horaires se chevauchent, varient ou diffèrent d'un salarié à l'autre. En outre, l'aménagement du temps de travail implique souvent une modification générale de l'organisation, un abandon des procédures tayloriennes, toutes choses que l'ensemble des entreprises ne sont pas toujours prêtes à faire. Voilà pourquoi, semble-t-il, aucune thérapeutique n'est parvenue, jusqu'ici, à enrayer la montée du chômage.

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